Chez Leprest
« Donne-moi de mes nouvelles », tel est le titre du dernier CD d’Allain Leprest sorti en 2005. Comme il se bat actuellement contre une maladie de merde l’obligeant à mettre sa « carrière » entre parenthèses, ce sont une quinzaine d’artistes qui nous donnent de ses nouvelles, ou plus exactement nous le rappellent à notre bon souvenir, avant qu’il ne soit trop tard.
Certains de la même communauté d’esprit comme Jehan (Ton cul est rond, illuminé par la guitare de Thierry Garcia), Loïc Lantoine (Mec), Jamait (Saint Max) ou Higelin (superbe La Courneuve dont il a signé la musique — Europe 1 ou RTL and co, passez ça en journée, bordel !). D’autres plus surprenants comme Daniel Lavoie (Nu), Fugain (Quel con a dit), Sanseverino (belle surprise que cette version dépouillée de Dans le sac à main) ou carrément inattendus comme Hervé Vilard (eh oui !) dont l’interprétation du Café littéraire est l’une des plus belles réussites du disque. Enzo Enzo (Édith), Mon côté punk, Nilda Fernandez, Agnès Bihl ou l’incontournable Olivia Ruiz sont aussi de la fête.
À l’écoute de la galette, l’évidence saute aux oreilles : Allain Leprest est l’une des voix les plus fortes et originales de la chanson française, un véritable auteur (ses textes ciselés sont reproduits dans le livret) qui renoue avec la grande tradition avec tendresse et sensibilité en la replongeant dans la vie de tous les jours, celle des petites gens dont il est issu (cf. C’est peut-être Mozart). Si l’on veut que le texte soit entendu, il faut aussi une bonne musique car la chanson est ce petit miracle où l’un ne va pas sans l’autre ; Allain a celles de grands mélodistes comme Romain Didier (ici au piano de bout en bout, assurant aussi la direction musicale — orchestration minimaliste parfaite — un tuba ou une guitare par ci, un violoncelle ou un accordéon par là), Gérard Pierron, Richard Galliano et quelques autres.
Sur scène, Allain Leprest donne tout avec une sincérité totale, livrant ses émotions comme un grand gamin écorché vif. Mine de rien, pas facile donc de passer derrière lui, tellement il laisse son empreinte ; la preuve, cette magnifique version de Y a rien qui s’passe qu’il interprète ici d’une voix plus éraillée et déchirante que jamais. Allain Leprest, c’est aussi une manière d’être par rapport au métier, une démarche sans concessions, ce qui explique en partie une carrière en dents de scie, malgré un Olympia sublime en 1995, mais c’est surtout l’incompétence, l’ignorance des grands médias qui font que cet artiste reste marginalisé.
Pourquoi n’y a-t-il pas sur la TV du service public une émission de chansons digne de ce nom à une heure de grande écoute ? Le plus grand nombre pourrait y découvrir des Tachan, Sarcloret, Kucheida, Bertin, Rémo Gary, Louis Arti, Louki, Beaucarne, Jehan, Pierron, Vasca et combien d’autres !
Espérons que les artistes les plus médiatisés présents sur ce beau disque permettent à Allain Leprest d’accéder à un public plus large, à la hauteur de son immense talent. En attendant, comme il l’écrit dans le livret, il « est fier qu’avec cœur et voix, ils (l’)aient accepté comme l’un des leurs » ! C’était la moindre des choses, non !?
Francis Couvreux
• Chez Leprest vol. 1, CD Tacet / L’Autre Distribution.
Nathalie Solence : 2 CD
Après Depoix et Pignot, c’est au tour de Nathalie Solence de réhabiliter une période de la chanson longtemps tombée en désuétude : la chanson « rive gauche ». Parallèlement à son propre album, avec ses nouvelles chansons, Nathalie Solence a jeté son dévolu sur quinze personnalités de la rive gauche. Un excellent panorama, sobrement orchestré par Claude Gaisne (guitares, piano, contrebasse), des textes forts, dans tous les registres (l’émotion, le rire, la révolte...), une interprétation très juste...
Il est très émouvant d’entendre à nouveau Les poupées russes de Patrick Deny, Le vélo de Jean Moiziard, Regarde-moi je suis la guerre de Jehan Jonas, Chante une femme de Jean Arnulf, L’homme qui pleure de Bernard Haillant, Le petit bonjour de Jacques Serizier, Le cœur à l’automne de Pierre Louki... Sans oublier les trois Paul de la rive gauche (Barrault, Hébert, Villaz) ! Et d’autres auteurs moins connus, comme Yves Sandrier (Les enfants de huit ans), Armand Babel (Étrange rendez-vous), Jean-Luc Juvin (Le dernier point), Christian Dente (Dans ma coquille)... Un copieux livret présente chacun de ces quinze artistes. Un disque qui mériterait le Prix de l’Académie Charles-Cros !
Après l’interprète, c’est l’auteur-compositeur-interprète qui se révèle avec quinze de ses propres chansons orchestrées par Jean Morlier. À côtés de chansons de révolte (Refuser) et d’espoir (Salut la Terre), il y a dans ce disque de tendres et émouvants portraits de proches (Si ma mère, Gisèle J., Maurice et Blanche). Et une très jolie chanson qui semble répondre aux Gens qui doutent d’Anne Sylvestre : De-ci, de-là, de doute en doute, critique de la compétition et hymne à la... coolitude !
R.B.
• 2 CD Édito Musiques / Rue Stendhal.
Natacha Ezdra
Après un hommage à Andrée Simons en 2000, Natacha Ezdra continue à interpréter les gens qu’elle aime.
Parmi eux : la grande Anne Sylvestre avec Les blondes et Une sorcière comme les autres, Michel Bühler avec Vulgaire (un véritable pamphlet anti-libéral), Victor Simal et Serge Utgé-Royo avec l’émouvant Une énorme boule rouge, Gilles Vigneault avec Entre musique et poésie, Bernard Joyet avec La diable, Allain Leprest avec Une valse pour rien chantée en espagnol... Patrice Piquet et Christophe Gracien lui ont écrit deux très belles chansons : Interprète et On tremble.
Natacha est aussi auteur, et parmi ses propres chansons, il y a Esther et Jacob où, sur une musique du folklore bulgare, elle évoque le souvenir de ses grands-parents réfugiés en France, le très beau À mes filles (adressé à ses enfants, musique de Laurent Berger), Des bouts de moi, sur une musique de son père Jacques Boyer...
Une magnifique interprète !
R.B.
• CD Édito / Rue Stendhal.
Olivier Libaux : Imbécile
À l’écoute de cet album, on s’aperçoit qu’il existe « autre chose » à côté de la variété traditionnelle et même de la « nouvelle chanson »...
« Imbécile » se présente comme une pièce de théâtre. Décor : un dîner qui réunit quatre amis autour d’une table, un couple marié et deux célibataires : Fernand (Katerine), Hélène (Helena Noguerra), René (Jipé Nataf) et Thérèse (Barbara Carlotti). Après un « générique » à la guitare, la soirée s’anime, chacun exprimant ses sentiments sur la vie, l’amour, la mort... « C’est un vrai dîner entre amis, intime, sans parlottes inutiles et mondaines », précise Olivier Libaux, à la base du projet et auteur de toutes les chansons. Bref, le contraire d’un « dîner de con »...
À l’écoute de ce disque court (38 minutes), on est immédiatement séduit par le ton original et inattendu de l’ensemble et par la qualité des chansons orchestrées très sobrement, souvent à la guitare façon Brassens : Imbécile (par Katerine), Le petit succès et Célibat (par Barbara Carlotti, excellente interprète), Mon verre d’eau (par Helena Noguerra)...
Olivier Libaux, l’auteur des chansons, n’est pas véritablement un nouveau venu. Au début des années 90, il fonde le groupe Les Objets avec Jérôme Ignatus. Plus récemment, il publie en 2003 « L’héroïne au bain », un album concept un peu dans l’esprit d’ « Imbécile ». Puis, avec Marc Collin, il forme le groupe Nouvelle Vague dont l’album de reprises de succès New Wave en bossa nova connaîtra un grand succès...
Personnalité à part dans la chanson française, versant « pop », Olivier Libaux collabore ponctuellement avec d’autres « électrons libres » comme Dominique Dalcan, Katerine, Helena Noguerra, Jean-François Coen, Doriand... « Je pense qu'il existe effectivement une famille d'artistes qu'on pourrait affilier à la variété française, car ne faisant pas du rock et chantant en français, dont le parcours est plus défricheur, original, risqué, et donc intéressant, que l'"autre" variété française. » (1)
« Personnellement, ajoute-t-il, je suis proche de cette famille, alors que je ne me sens strictement aucun point commun avec la majeure partie des gens qui composent la "variété française" officielle, dont les chiffres de ventes égalent souvent le manque sidérant d'idées originales et de prise de risque. Pour moi, il ne sert à rien de sortir un disque si on n'a pas quelque chose de neuf à proposer, soit une démarche originale, soit un concept, soit un style. »
Suite logique du succès du disque, « Imbécile » va être mis en scène. En attendant, cet album reste une des belles surprises de l’année 2007.
R.B.
• CD Discograph
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Les Polis sont acoustiques
Acoustiques, ils le sont... à coup sûr ! Polissons, aussi, à leur manière, puisqu’avec ce CD, la formation du chanteur Sylvain Braconnier revisite le répertoire de la chanson française comme on ne l’a (presque) jamais fait ! Une quinzaine de chansons originales sont entièrement mises à plat et réhabillées-réinterprétées.
Le résultat est souvent surprenant et l’on dit : « Tiens, mais pourquoi pas !»... Ainsi, Félicie aussi devient une ballade jazzy à mille lieux de la version de Fernandel, Syracuse une samba avec percussions, Je veux être noir (Nino Ferrer) un blues-gospel, Qui c’est celui-là (Vassiliu) du folksong minimaliste et Société Anonyme (Eddy Mitchell), une... chanson « à la Brassens » !
R.B.